Discours du Prof. Jacques Berchtold, Directeur de la Fondation Martin Bodmer

Madame le Maire Catherine Pahnke,
Monsieur le Président du Conseil municipal, Alain Gervaix,
Mesdames et Messieurs les Conseillers administratifs,
Monsieur l’Ambassadeur, votre Excellence.
Mesdames et Messieurs, chers enfants,

En ce jour de célébration de Fête nationale, 1er août, nous sommes rassemblés sur une magnifique prairie, le « pré Byron » ! Byron s’invite à trois titres dans notre Fête nationale. Par ce pré, notre Grütli colognote ; par le voisinage direct de la Villa Diodati, où il résida durant cinq mois, de mai à octobre 1816 (nous commémorons cette année les 200 ans de ce séjour) ; par la proximité d’un trésor à Cologny, des manuscrits autographes de Byron d’importance majeure, appartenant à la collection de Martin Bodmer. J’adresse à cette occasion mes chaleureux remerciements à la Commune de Cologny pour le soutien exceptionnel qui nous permet cette année de présenter durant cinq mois une exposition temporaire remarquable à la Fondation Martin Bodmer, consacrée à Frankenstein, qui remporte un succès considérable. Notre Fête nationale est par tradition attachée à une prairie, le Grütli, ‘bien national inaliénable’ et inséparable de notre idée de Liberté. Elle est suspendue entre le lac des Quatre-Cantons et le Massif alpin, dans le canton d’Uri. Selon la tradition, trois « Waldstätten », Fürst, Melchtal et Stauffacher, s’y sont réunis lors de leur conjuration décisive contre l’oppression des baillis autrichiens. Symbole d’une aspiration collective à la Liberté, le Grütli est devenu un mythe fondateur pour l’Europe entière. À partir du 18e siècle, on y célèbre la Liberté et l’Indépendance nationale. Goethe, rentré enthousiaste de ses voyages en Suisse, a transmis à Schiller les données du drame Guillaume Tell, qui célèbre de façon exemplaire l’accession d’un peuple à sa Liberté. Et dès la fin du 18e siècle se multiplièrent des projets d'édifier au Grütli un monument au Berceau de la Liberté. Mais la prairie est en définitive restée sobre, sans monument ni mémorial. À partir de Cologny, Lord Byron est parti douze jours pour un voyage dans les Alpes Bernoises (17-29 septembre 1816), mais il n’a pas poussé l’excursion jusqu’au Grütli. Lord Byron (né en 1788 à Londres), est lui aussi épris de Liberté. Il trouvera la mort à l’âge de 36 ans dans une Guerre de Libération nationale, à Missolonghi, en Grèce, sous domination ottomane. Goethe place Byron au-dessus de tous les autres poètes de l’Europe. Il est à la fois un classique et le représentant le plus marquant du romantisme. Un poème, épique et autobiographique à la fois, le rendit célèbre, Childe Harold's Pilgrimage (Le Pèlerinage du chevalier Harold), autoportrait d’abord inspiré par son voyage en Orient, mais qu’il devait ensuite compléter à la villa Diodati en célébrant aussi le paysage du Léman vu de Cologny. Dès l’enfance, Byron avait été attiré par l’Histoire turque. De son voyage en Grèce et Turquie de 1809, il revient admiratif et critique à la fois vis-à-vis des Turcs et des Grecs. Il s’intéresse à l’Orient contemporain, la Grèce soumise au joug ottoman. En 1812, Byron publie les premiers chants de Childe Harold. Il se décrit sur la prairie de Marathon en Grèce, là où les Athéniens avaient dans l’Antiquité repoussé l’invasion perse. Marathon, c’est déjà une prairie du berceau de la Liberté. L’ouvrage rencontre un immense succès et établit le modèle du héros romantique, exilé, mélancolique et sombre. Le manuscrit autographe d’une partie de ce chant II, conservé à la Fondation Martin Bodmer est en ce moment exposé dans notre exposition temporaire Frankenstein. C’est l’un des fleurons de notre Bibliothèque ! Byron doit quitter l’Angleterre en avril 1816, suite au scandale de sa vie privée (il n’y retournera jamais). C’est ici, à Cologny, à la Villa Diodati, en été 1816, qu’il rédige le 3e chant de Childe Harold, où il raconte la suite de l’exil du poète, séjournant d’abord sur la plaine de Waterloo (encore une prairie !), lieu où venait de prendre fin (au grand regret de Byron) le rêve d’une Europe napoléonienne. Le poète se porte jusqu’au rivage de Léman, où lui, l’aristocrate anglais, se console au double contact de la Nature et de l’esprit du roturier Rousseau. Dans ce chant III (strophe 66), le poète fait du paysage du Jura qui se reflète dans les eaux du Léman, l’image de ses états d’âme.

« Le Léman m’attire avec sa surface de cristal, miroir paisible où les étoiles et les montagnes contemplent la tranquillité d leur aspect, la profondeur transparente de leurs sommets et leurs diverses couleurs. Il y a encore ici trop de l’homme pour considérer avec un esprit dispos tout ce que j’aperçois de grand. Mais bientôt la solitude me rappellera des pensées oubliées. »

Le poète apostrophe longuement le lac Léman (strophe 85) :

« Limpide Léman ! le contraste de ta surface tranquille, avec le monde si agité où j’ai passé mes jours, m’avertit d renoncer aux ondes troublées de la terre pour une source plus pure. »

Enfin, dans la strophe 92, le poète est témoin depuis Cologny d’une tempête sur le Léman : Ce fut sur la terrasse de la villa Diodati, tandis que l'orage grondait dans la montagne, que Byron écrivit la plus magnifique description du 3e chant. La nature est vue d’en-haut, du point de vue du Créateur. La joie et la terreur mêlées, éprouvées en participant au grand tumulte de la Création, sont décrites avec des accents sublimes, par des vers brillants comme des éclairs; les échos sonores des montagnes se répondent l'un à l'autre avec des cris d'allégresse, la pluie tombe à torrents, le Léman étincelle sous la lumière électrique.

« Dans le lointain, le tonnerre étincelant bondit de pic en pic et fait retentir les crêtes fumantes des rochers de ses lourds mugissements ! Ce n’est pas un nuage isolé qui lance la foudre, mais chaque montagne a trouvé une voix, et, à travers son voile ténébreux, le Jura répond aux bruyantes Alpes, qui semblent lui jeter d’orgueilleux défis. »

La description du Léman par Byron à Cologny devient immédiatement référence pour l’Europe entière. Mary Shelley l’utilise dans Frankenstein. Et Eckermann, l’ami de Goethe, alors qu’il est à Genève en septembre 1830, recommande à Goethe d’insérer dans son Traité des couleurs, les vers où Byron, dans Childe Harold, décrit les nuances des couleurs des eaux du Rhône :

« La couleur du Rhône à Genève est bleue, d’une teinte de bleu plus foncée que je ne l’ai jamais vue dans une eau douce ou salée. »

Byron a passionnément aimé le Léman, il l’a décrit dans ses œuvres, mais il y a aussi accompli des performances de natation, comme personne avant lui. Byron fut toute sa vie engagé contre l’oppression. En Angleterre, en 1815, il avait été un Orateur turbulent et rebelle à la Chambre des Lords. Défenseur de la Liberté, révolté contre l’establishment politique, il avait défendu les revendications des ‘Luddites’, des ouvriers protestataires anglais. En Italie (oct. 1816-1817), ce fut le soutien aux ‘Carbonari’, parti aspirant à la liberté politique et à un gouvernement constitutionnel. Enfin, en 1823 et 1824, pour soutenir l'Indépendance grecque, Byron se rend à Missolonghi. Les Turcs font le blocus de la ville sécessionniste, mais Byron y séjourne ; il y contracte la fièvre et meurt le 19 avril 1824, à 36 ans. Excessif, exceptionnel, hors norme, scandaleux, Byron est aujourd’hui encore honoré en Grèce comme un héros de la lutte pour l’Indépendance nationale. Byron avait écrit, en 1822, année de la mort de son ami Shelley et deux ans avant sa propre mort : « Il n'y a que deux sentiments auxquels je sois fidèle : mon grand amour de la liberté et ma haine de l'hypocrisie. Or ni l'un ni l'autre ne m'attirent des amis ».

En 1822, année de la noyade de Percy Shelley, Byron jette avec douleur la torche enflammée qui incinère le cadavre de son ami poète sur le rivage marin, à la manière antique. En ce Pré Byron, en 2016, réitérons à présent ce geste (mettre le feu à un bûcher), mais ne retenons que la joie de l’attachement à la Liberté !